Interview Guillaume Leblanc à CultureBiz

14 septembre 2017 à 10h51

13 septembre 2017 – Propos recueillis par Jason Moreau-  CultureBiz, l’actualité des industries de la Culture à 360°

 

Guillaume Leblanc – SNEP : « La rémunération minimale garantie est sans équivalent dans le monde »

Les leaders du marché de la musique enregistrée sont à pied d’œuvre pour que le retour de la croissance se confirme en fin d’année 2017 et s’inscrive dans la durée. L’évolution du streaming dans les habitudes de consommation, le renforcement de l’exposition de la musique à la télévision et de  la diversité des diffusions en radios, et l’intensification de la lutte contre le piratage sont des priorités pour que l’offre de la musique soit consolidée. En parallèle, l’enjeu majeur consiste pour les créateurs et ayants-droit à obtenir la juste répartition de la valeur créée par la consommation de la musique sur les plateformes. Le partage de la valeur rythmera l’actualité du second semestre en France et à Bruxelles. Le Syndicat National de l’ Edition Phonographique (SNEP) est en première ligne sur l’ensemble de ces dossiers pour défendre les intérêts des producteurs. Dans une interview à CultureBiz, Guillaume Leblanc, Directeur Général du SNEP, analyse l’état actuel du marché de la musique enregistrée, commente les indicateurs de l’exposition de la musique dans les médias et évoque les attentes de secteur en matière de piratage et de transfert de valeur. Il s’explique également sur les négociations de la rémunération minimale au point mort depuis juillet.

CultureBiz : Les résultats du 1er semestre préfigurent-ils une inflexion sur l’année 2017 ? Deux lectures peuvent être faites. La 1ère, que la baisse du physique s’accélère avec pour effet une bascule prématurée vers le streaming. La 2nde, que la baisse du physique s’explique par l’absence de sorties majeures, de quoi confirmer le caractère hybride du marché et expliquer l’aspect aléatoire de la courbe ? 

Guillaume Leblanc : C’est la combinaison de ces deux tendances qui explique l’inflexion du marché constatée au 1er semestre. Cela fait plusieurs années que la baisse des ventes physiques est amorcée, nous sommes donc face à une évolution structurelle et le semestre écoulé n’a fait qu’accélérer cette tendance de fond, même si nous conserverons en France, et c’est heureux, un réseau de distributeurs physiques très important. Mais les mois écoulés ont aussi et surtout confirmé la forte dynamique de la consommation de musique en ligne : pour la première fois, les revenus issus du numérique (55,1%) ont supplanté ceux des supports physiques (44,9%). C’est un point de bascule qui est à mettre au crédit du streaming qui ne cesse de confirmer son potentiel. Il est toutefois encore trop tôt pour affirmer que 2017 ne confirmera pas les bons chiffres de 2016, ne serait-ce que parce que les derniers mois de l’année sont traditionnellement les plus importants pour cette industrie.

« Renforcer le dialogue pour l’exposition de la musique »

Le retour de la croissance du marché en 2016 n’a pas été synonyme de meilleure exposition dans les médias. D’après le premier bilan de la mesure Bordes, pas moins de 6 des 9 radios musicales du panel Yacast sont en deçà du quota de 35%, dont Fun Radio, Ado et NRJ. Comment ces chiffres sont-ils interprétés par les producteurs ?

Les radios demeurent des partenaires, même à l’ère du streaming, notamment pour démarrer et développer les carrières des artistes. Nous sommes donc naturellement attentifs au respect de la volonté du législateur qui a souhaité réinjecter de la diversité sur les ondes. Cependant, et comme le soulignait le CSA dans son dernier rapport d’activité, certaines radios ne respectent le nouveau cadre légal et continuent de matraquer à l’envi certains titres francophones. Je note que des mises en garde ont été prononcées par le CSA qui, de notre point de vue, n’ont pas porté leurs fruits puisque la situation demeure préoccupante sur certaines radios d’après les dernières données Yacast. Nous demandons simplement au CSA de faire respecter la loi.

La part des clips francophones diffusés en télévision s’élève à 45% d’après les données de Yacast. S’y ajoute une concentration des genres autour de l’électro, de la chanson et de la pop urbaine. Quels sont les moyens d’action dont disposent les producteurs pour renforcer la présence de la musique à la télévision ?

Le constat est toujours amer pour la filière musicale. Malgré nos efforts collectifs, la musique demeure le parent pauvre du paysage audiovisuel alors que diffusée en prime-time, elle réalise des succès d’audience parmi les meilleurs de l’année ! La contrainte est souvent nécessaire pour ses acteurs si on veut se donner une chance de ne pas voir la musique disparaître des antennes. Cela n’empêche toutefois pas le dialogue, comme on l’a vu au sujet la nouvelle convention de M6 ou plus récemment avec CStar qui a inauguré notre partenariat sur le Top Album qui sera désormais diffusé chaque samedi. Je n’oublie pas non plus France Télévisions qui semble clairement manquer d’audace, ce qui devrait pourtant être la marque de fabrique du service public. À quand un grand prime time régulier sur France 2 autour de plusieurs générations d’artistes ?

« L’accord du 6 juillet est le fruit d’un compromis entre les deux parties »

Les syndicats d’artistes ont demandé la non-extension de l’accord du 6 juillet instaurant une rémunération minimale. Ils en demandent la caducité à défaut d’une reprise des négociations. Le taux à deux chiffres en net et la non-prise en compte de l’avance sont leurs conditions. Quelles sont les marges des producteurs en termes de compromis ?

Rappelons d’abord que l’accord signé le 6 Juillet par 4 syndicats d’artistes et les 2 syndicats de producteurs est déjà le fruit d’un compromis et le résultat de négociations longues et complexes dans lesquels nous avons fait de larges concessions. J’en veux pour preuve la vingtaine de Commissions Mixtes Paritaires qui se sont tenues entre partenaires sociaux, dont 13 uniquement consacrées à la rémunération minimale garantie. Au sein du collège Producteurs, un vrai travail de fond a été réalisé avec les professionnels pour prendre en compte la diversité des labels et leurs réalités économiques, dans un contexte de production musicale de nouveautés structurellement déficitaire, comme l’a justement rappelé l’étude sur la partage de la valeur menée par BearingPoint et publiée récemment par le Ministère de la Culture. Il en a résulté une proposition commune défendue par le SNEP, l’UPFI et la FELIN, qui prévoit une alternative entre avance minimale et taux minimal entre l’artiste et son producteur. Je rappelle que cette proposition était connue dans ses moindres détails dès le 31 mars dernier par les syndicats artistes ! Face à l’attitude ubuesque de ces mêmes syndicats manifestant leur opposition à un texte qu’ils avaient pourtant signés 48 heures avant en toute connaissance de cause, nous avons accepté de reprendre le dialogue dans le cadre de la mission de médiation confiée par la ministre à Denis Berthomier, car nous demeurions attachés au dialogue. Force est de constater que notre bonne volonté s’est heurtée à certaines positions dogmatiques. Je demande donc aux syndicats d’artistes de bien réfléchir à la portée de cet accord dans toutes ses composantes, accord qui n’a pas d’équivalent dans le monde.

Un nouveau consensus n’est donc pas à l’ordre du jour. Le risque d’une rémunération minimale moins avantageuse n’est-il pas plus important pour les syndicats de producteurs si l’ Etat reprenait la main ?

Il ne s’agissait pas d’avantager l’une ou l’autre des parties mais bien de construire entre partenaires sociaux responsables un accord inédit. Les oppositions exprimées nuisent considérablement au dialogue social dans notre filière, et rejaillissent d’une manière générale négativement sur notre secteur. Quant aux velléités éventuelles de l’ Etat de reprendre la main par le biais d’une Commission administrative indépendante, c’est la garantie pour les artistes de rendre encore plus compliqué et clivant un débat déjà difficile. Je ne suis pas certain que ce soit l’intérêt de leurs représentants syndicaux.

« Les pouvoirs publics doivent rompre avec l’inertie et faire preuve de volontarisme »

La fermeture de plusieurs services illégaux vous rend-elle optimiste quant aux efforts et politiques visant à enrayer le piratage ?

Le piratage a toujours été une des priorités des producteurs de musique, comme d’ailleurs de tous les acteurs de la filière musicale. Depuis 10 ans, la démonstration du préjudice du piratage sur nos métiers est limpide. À côté des actions qui peuvent être menées par les représentants des producteurs et des autres ayants-droit, je pense notamment à la fermeture il y a quelques jours du premier site de stream-rippping YouTube-MP3. Les pouvoirs publics doivent rompre avec l’inertie et les tabous du précédent quinquennat et faire preuve de volontarisme sur un sujet qui demeure finalement très politique. Nous attendons donc une vraie ambition gouvernementale car le piratage ruine la création et assèche la diversité culturelle. L’une de nos priorités concerne la responsabilité des intermédiaires, et en particulier des moteurs de recherche, qui continuent à faciliter l’accès aux contenus illicites. La récente décision de la Cour de Cassation dans l’affaire Allostreaming a d’ailleurs rappelé que les moteurs de recherche et les fournisseurs d’accès devaient contribuer à la lutte contre le piratage. Les pouvoirs publics ne peuvent ignorer cette réalité.

Lors de son intervention au Midem, l’eurodéputé Jean-Marie Cavada a fustigé l’inactivité de la filière musicale dans la lutte contre le transfert de valeur. L’engagement de la filière est-il à la hauteur des enjeux à Bruxelles ?

Nous multiplions et multiplierons les initiatives dans les prochaines semaines à l’approche d’un débat sans doute très difficile au Parlement européen, les représentants de quelques grands acteurs américains ayant beaucoup de relais et surtout des moyens financiers considérables. Je rejoins toutefois le député Cavada sur le fait que la mobilisation des artistes sur ce sujet du value gap sera essentielle pour faire comprendre à notre partenaire qu’est YouTube que la juste rémunération est l’essentiel et non pas l’accessoire. Partout en Europe, les créateurs savent compter sur la ténacité du Gouvernement français et de nos députés européens. Ce toutefois n’est ni en formulant aux producteurs des demandes irréalistes et déraisonnables dans le cadre de nos discussions nationales sur la rémunération minimale garantie – ni en voulant taxer les plateformes de streaming européennes par un droit à rémunération additionnelle en faveur des sociétés de gestion collective – qu’on apportera des réponses à l’enjeu de la rémunération. Cessons de jouer les uns contre les autres et travaillons ensemble à une amélioration du cadre juridique sur la notion d’hébergeur, qui permettra demain aux artistes, auteurs et producteurs d’être rémunérés par un acteur comme YouTube à la hauteur de leurs attentes.

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